CONTRAT 2015-2019

DIRE : Déplacements, Identités, Regards, Écritures


Le projet unique retenu pour le C.Q. 2015-2019 se situe dans la continuité des recherches menées actuellement et reflète notre désir de maintenir la recherche en études classiques (nourrissant ainsi les Masters Recherche adossés au Laboratoire) tout en conservant les thématiques indianocéaniques, et d'éviter le cloisonnement par champ disciplinaire ou par aire géographique. Ce projet est le fruit d'une réflexion collective menée sur plusieurs mois au sein du C.R.L.H.O.I. et vise à développer une thématique transversale cohérente, suffisamment large et ambitieuse pour un projet quinquennal au sein de la future E.A., qui fédère l'ensemble des membres de l'équipe et qui permette une articulation avec les axes thématiques de la structure fédérative O.S.O.I., favorisant un élargissement des champs de recherches dans l'interdisciplinarité. Le projet DIRE reflète ainsi les préoccupations de la future EA « Contacts de Cultures, de Littératures et de Civilisations » (C.C.L.C.), dans un monde global dont le mouvement s'accélère, perçu depuis une île qui brasse les cultures, et dont l'identité même est constituée par ses liens avec le monde qui l’entoure : pays bordiers de l'océan Indien, les Métropoles d'origine, espaces de destination des migrants. Il prend en compte les défis sociétaux de notre siècle auxquels doivent répondre les sociétés européennes, y compris dans ses régions ultrapériphériques, notamment la construction de sociétés multiculturelles inclusives, dont le processus d'intégration passe par une relecture de l'Histoire et la reconnaissance de changements identitaires fondés sur le mouvement, l'interaction et l'enrichissement culturel qui en découle.

L'acronyme retenu permet de réunir les mots clés des axes de recherche de l'E.A. :
Déplacements dans l'espace (voyages, passages, traversées, croisements), déplacements des identités (remises en cause, redéfinitions, hybridités), déplacements des textes (décontextualisations et recontextualisations, réécritures, transtextualités), déplacements des points de vue (révisions, mondes imaginaires, modifications du réel), déplacements des populations (migrations, diasporas, mobilités, éloignements, rapprochements), déplacements imaginaires (inversions centre et périphérie, mouvements centrifuges et centripètes, recoupements)… Ces déplacements perpétuels et variés modifient les zones de contact et créent de nouvelles Identités. On aboutit alors à des Identités plurielles, hybrides, croisées, ou encore à des mutations, des métamorphoses ou des transfigurations d’identité. Mais les déplacements peuvent aussi mener à un repli sur soi, suite au dépaysement, à l'exil et au déchirement, ressentis comme traumatisme, violence... Tout est fonction de point de vue : qu'ils soient uniques, multiples, inversés, croisés, conventionnels, subversifs, traditionnels, nouveaux, les Regards différents s'expriment par des Écritures. Tout est texte et le réel ne nous vient que par le filtre des textes, qu'ils soient écrits ou oraux, qu'ils soient littéraires, civilisationnistes, linguistiques, stylistiques, pamphlétaires, journalistiques, politiques.

Comme E.A. pluridisciplinaire, regroupant plusieurs champs disciplinaires (littérature, civilisation, linguistique, didactique), aires géographiques (Europe, Amérique du Nord et Caraïbes, Amérique latine, Inde, Sri Lanka, Madagascar, Mascareignes, Afrique du Sud, Australie) ou sections CNU (9e, 10e, 11e, 12e, 14e, 19e, 20e), nous tenterons de DIRE, de décliner et surtout de croiser les regards sur la thématique clé du déplacement sous tous ses aspects, et tendre vers une approche globale des thématiques retenues.

La thématique DIRE se déclinera en 4 axes interdisciplinaires :

AXE 1. « Imaginaire, voyage et utopie » (porteur : Françoise Sylvos)
Le voyage est lié à la traversée, qui correspond d'abord et simplement à l'action de traverser un espace, une période d'un point à un autre ou à celle d'envahir brusquement quelqu'un. C’est le fait de passer à travers, de percer, de pénétrer de part en part (un corps, un objet, un milieu), celui de se frayer un passage à travers un ensemble de personnes ou de choses, qui représente un obstacle, ou encore, celui d'aller, grâce à une opération mentale, au-delà de quelque chose constituant un obstacle, une gêne. Dans ce cadre, l'étude de l'imaginaire de la traversée se focalisera sur les espaces-temps hybrides et instables délimités par des frontières floues qui permettent de dégager un « jeu », c'est-à-dire un espace ménagé pour faciliter la constitution ou l'expression, les mouvements ou les métamorphoses de l'identité en réponse aux pressions que celle-ci subit du contexte extérieur pour la contraindre et pour la façonner. Ceci nous amènera à étudier la question de la relation permanente entre centre et périphérie, qui fait des anciennes colonies les terrains d'une tension entre voeux des régions ultrapériphériques et conceptions des instances centralisées, mais aussi des terres d'expérimentation sociale. Cet examen de la relation entre l'ici et l'ailleurs dans un contexte (post)colonial, inclura une étude du lien entre voyage et utopie. On s'intéressera au déplacement de l'idéal utopique d'origine aux sociétés insulaires et créoles, engendrant la pensée d'un vivre-ensemble qui suppose tolérance et ouverture à des cultures en contact. Caractérisée comme un « entre-deux » (Louis Marin), l'utopie se veut d'abord autonome à l'égard des métropoles avant de penser les liens entre territoires, régions et centres; et de nouveaux modèles de sociétés en réseau ou en archipels. Puisqu'il est difficile de démêler les voyages réels des voyages imaginaires de l'utopie, les fictions viatiques de l'utopie ont parfois été des « invitations au voyage » réel ou des incitations à coloniser certaines régions du monde pour y réaliser un idéal politique, religieux ou philosophique. Cet axe englobera donc les voyages géographiquement repérés et vécus - qui comportent une part d'invention, de livresque, et, parfois, l'inclusion de séquences utopiques et les voyages « imaginaires » - la fiction politique pouvant à bien des égards apparaître comme un mythe sur les contacts entre différentes populations pendant l'expansion coloniale européenne et ensuite.

AXE 2. « Images, regards et corps en mouvement » (porteur : Vilasnee Tampoe-Hautin)
L'invitation au voyage se prolongera par une analyse des images et regards en mouvement et dans l'interrogation du concept de la fixité ou de la « stabilité » de l'image, de l'immortalité, de l'« aura » de l'image (Walter Benjamin), qui nécessite souvent un cadre ou contexte fixe (comme l'art in situ des fresques ou mosaïques dans les temples, aussi bien que les tableaux destinés à la décoration de bâtiments publics ou privés). En effet, les copies et les reproductions d'images, le regard du sujet qui emporte l'image, les médias et les nouvelles technologies de l'information et de la communication, mettent l'image « en mouvement », remettant par là-même en cause son immortalité et sa fixité, tout en confirmant son pouvoir. L'image est aussi mise « en mouvement » par le va-et-vient entre texte et image, présent dans des champs tels que la littérature, le cinéma, l'histoire de l'art, l'anthropologie ou encore la civilisation et l'histoire des idées, donnant des oeuvres hybrides. D'autre part, quel rapport établir entre le cinéma et l'écriture et dans quelle mesure en a-t-il été affecté ? Que dire de leur interdépendance et de leurs différents rythmes ? Puisque l'image ne peut pas être séparée de la subjectivité culturelle du sujet regardant en contexte, le fait d'interroger le dynamisme du regard implique le questionnement de notre relation avec l'Autre. S'ajoute la question de la traduction de la langue de l'Autre et les limites de la translation de la culture véhiculée par la langue. Le questionnement de la relation avec l'Autre est poursuivi par des recherches sur les effets des procédés dynamiques de performance et performativité dans l'écriture, notamment sur le concept d' « écritures du corps », reliant les mouvements de la modernité occidentale du début du XXe siècle aux pratiques artistiques d'avant-garde venant d’autres parties du monde. En effet, l'étude de la naissance des langages du corps et des poétiques du geste et du mouvement contribue à identifier - en réponse à la crise du sujet « nomade » et déraciné, engendrée par la modernité - l'émergence d’un sujet pluriel et synergétique, lieu de transferts, de convergences et d'interconnexions, entre des discours et codes sémiotiques multiples. La problématique, aux multiples facettes, des écritures du corps se rapporte à la réalité sensible de l'acte de signifier et invite à des approches croisées entre différentes disciplines.

AXE 3. « Contextes pluriels en contact et identités diasporiques » (porteur : Yvon Rolland)
La mixité des cultures, les constructions identitaires, les langues en contact sont étroitement liées à un environnement dynamique pluriel en constante mutation, caractérisé par le contexte indianocéanique sur le plan local, et plus largement dans les espaces de circulation (des personnes, des idées, des cultures et des biens) que sont les grands océans. La réflexion portera sur les notions de contextes et pluralité et interrogera l'effet qu'a cette interculturalité prégnante sur les pratiques éducatives, sociales, culturelles et cultuelles dans l'océan Indien, reliant chercheurs en littérature, linguistique, psycholinguistique, civilisation et didactique, et mettant les théories en contexte. Les thématiques du déplacement et de l'errance dans un monde en archipel qui se « créolise » (Glissant) conduiront à l'étude des diasporas et des migrations, à l'origine de productions culturelles et artistiques innovantes. L'examen du lien entre Diasporas, migration et culture mettra en rapport l'identité diasporique avec la création artistique, le religieux et le politique, notamment à travers les différentes formes de contestations qui peuvent en découler (art et artisanat, religions populaires, mysticisme, rébellions indépendantistes). Ce lien sera aussi envisagé sous l'angle des relations entretenues par les peuples de l'océan Indien entre eux, avec l'Europe, le continent américain et la Caraïbe. Les travaux de recherche revisiteront les notions de contact, d'emprunt, de changement, de transnationalisme et de résistance culturelle au sein des diasporas. Ils mettront en évidence, dans une approche comparative, la globalisation intercontinentale et transocéanique des mouvements migratoires historiques et contemporains.

AXE 4) Pensées, savoirs, (ré)écriture et (contre-)discours (porteur : Guilhem Armand)
La reprise et la réécriture de textes font partie intégrante de la thématique du déplacement. La réécriture peut inclure, par exemple, l'autobiographie ou la biographie qui mettent une vie en intrigue, l'Histoire qui réécrit le passé, la traduction qui reprend un texte dans une autre langue, l'édition qui remanie un texte, mais aussi la reprise d'un texte antérieur (hypotexte), dont la décontextualisation et la recontextualisation vont modifier le regard porté et faire « re-signifier » les faits, les discours et les idéologies transmis. La réécriture est liée à la répétition, qui est, à la fois, reprise et rature, et qui est indissociable de la notion de tournant. La réitération est une manière de se réapproprier le passé et de transmettre un héritage ; elle change le monde, redistribue les positions de chacun et participe aux jeux de pouvoir, ouvrant le champ d'une parole neuve, appelant à la transformation identitaire. Puisque les textes sont envisagés non seulement comme lieux de représentation et de transmission de pensées et savoirs, mais aussi comme lieux de création de savoirs, ils nous confrontent à d'autres manières de voir. Ce déplacement du regard par l'écriture modifie inéluctablement notre identité: le texte devient paradoxalement le lieu d'un déplacement esthétique, éthique, physique ou imaginaire à travers lequel nous faisons l'expérience de l'altérité. L'altérité peut être aussi revue comme désir de fusion avec l'autre. Des « études comparatives » (et non strictement comparatistes) repensent le fait différentiel, la dualité, l'altérité, en intégrant comme paramètre la porosité des champs socioculturels et littéraires. Dans cette exploration du rapport à l'Autre, la poursuite de l'étude des figures du désir et de la peur de l'océan Indien offrira un nouveau regard sur les stéréotypes occidentaux coloniaux des figures tropicales du désir (l'Autre exotique), et construit des ponts flexibles, des passages nouveaux entre des différences, des isolats, qu'elle aide à comprendre par et dans les relations qu'elle établit entre eux. Il s'agit de construire des passages, par une « technique du dépaysement » (Cl. Lévi-Strauss), afin que des oeuvres, des imaginaires, des sociétés s'éclairent réciproquement. Ainsi, liée aux déplacements et contacts, notamment dans les espaces océaniques (océan Indien, Atlantique et mondialisés), l'écriture participe à l'échange et à la révision des discours et des idéologies qui sont inscrits dans les textes, que ce soit des textes de fiction ou de non-fiction, des textes scientifiques, politiques, philosophiques ou autres.